Les Thraces


Le territoire bulgare était un des plus anciens foyers des hommes du paléolithique et du mésolithique. Par ses caractéristiques naturelles et géographiques, cette région fut très tôt un milieu favorable à la sortie de l‘homme des grottes. Elle devint plus tard la patrie d‘une culture, appelée « civilisation de Varna », dont on retrouve aussi les traces à Karanovo, Slatina, Gradeshnitsa et près de Vratsa. Ce fut la première civilisation européenne hautement développée, connue de nos jours, dont les traces datent du VIe-Ve millénaire av. J.-C. Organisés dans une hiérarchie sociale complexe, ces hommes avaient maîtrisé le cuivre et l‘argile et connaissaient les secrets de la métallurgie de l‘or mille ans avant l‘Egypte et la Mésopotamie. Ils avaient un système d‘écriture, mis au jour pendant les fouilles à Karanovo et Gradeshnitsa œ des signes et pictogrammes qui rappellent les écritures hiéroglyphiques crètes et hittites, mais les précèdent de centaines d‘années. Leurs premières expressions artistiques peuvent être admirées dans la grotte « Magourata » près de la ville de Belogradtchik. Elles représentent des symboles solaires, des scènes de chasse et de culte. Les fouilles archéologiques en Bulgarie ne confirment pas la théorie d‘une « invasion » indo européenne. Au contraire, les nécropoles du Ve-IIIe millénaire avant J.-C. témoignent d‘un développement ininterrompu de l‘extérieur. C‘est au IIe millénaire av. J.-C. que les Thraces - ce peuple d‘orfèvres remarquables, de cavaliers et de guerriers - furent mentionnés pour la première fois, par Homère. Selon l‘historien grec Hérodote, c‘était le peuple le plus nombreux en Europe. Leurs villes et villages couvraient de manière très compacte le territoire central de la péninsule balkanique, auquel ils ont donné leur nom (La Thrace). Les Thraces parlaient une langue indo-européenne, apparentée à celle des Pélasges (la population pré-grecque, habitant la partie Sud de la péninsule). Les noms de 20 tribus thraces qui avaient leurs formations étatiques nous sont parvenus. Les états thraces les plus importants étaient ceux des Odryses et des Besses. Les Thraces étaient en contact actif avec les Phrygiens et les Pélasges, avec les grandes civilisations formant la culture Méditerranéenne Orientale. Au début de XIIIe siècle av. J.-C., des formations étatiques thraces sont mentionnées par les auteurs antiques à l‘occasion de la guerre de Troie. Le roi thrace Rhésus, fils de Eionée, tué par Ulysse dans son camp, était célèbre pour sa richesse et son influence. Dans « Iliade », Homère chante la beauté de ses chevaux et la richesse de son char et son armure. La capitale de Rhésus, Perpéricon, a été découverte par les archéologues bulgares œ en Bulgarie du sud, près de la ville de Kardjali. Elle représente aujourd‘hui un important site touristique. Le plus grand état thrace, le Royaume des Odryses, fut créé au début du 5 ème siècle av. J.-C. par le roi Térès. Ses successeurs Sparatok, Sitalcès et Seuthès associèrent au royaume presque toutes les terres du territoire bulgare contemporain. Les Odryses étaient les alliés d‘Athènes pendant les guerres du Péloponnèse. Les archéologues bulgares ont découvert la capitale de Seuthès, ainsi que, récemment, les tombeaux de Sitalcès (près du village de Starossel) et de Seuthès II. A partir du 5 ème siècle av. J.-C. le littoral actuel bulgare de la Mer Noire fut colonisé par une population grecque venant de l‘Asie Mineure. Quelques villages thraces devinrent des villes grecques à infrastructure développée, dans lesquelles l‘art et, surtout, le commerce, fleurissaient - Messambria, Odessos, Appollonia. Pendant le 3 ème siècle av. J.-C., le territoire fit part, pour 60 ans, de l‘empire de Philippe et Alexandre de Macédoine. Un village thrace devint Pulpudeva - « La ville de Philippe », plus tard appelée Philipopolis (aujourd‘hui œ Plovdiv). Puis ce fut au tour des Celtes de créer un royaume, éphémère aussi, sur les terres thraces du sud-est. Entre la fin du 4 ème et le début du 1 er siècle av. J.-C. apparurent les états des Besses, des Astes et des Gètes. Au IIIe siècle, les Goths occupèrent une large partie du territoire actuel de l‘Ukraine et de la Roumanie. L‘évêque Wulfila demanda à l‘Empereur Byzantin Constance (qui était, comme lui-même, Ariane) la permission de s‘installer avec ses ouailles sur le territoire de l‘Empire. Ces Goths peuplèrent le cours inférieur de la rivière Yantra et Nicopolis ad Istrum (Nikyup, région de Véliko Tarnovo). Cest à Nicopolis ad Istrum que Wulfila créa l‘alphabet goth, à partir de l‘alphabet grec et de l‘alphabet latin, et qu‘il traduit le Vieux et le Nouveau Testament. Les Thraces jouaient un rôle actif dans la vie culturelle, religieuse et politique des terres de la Méditerranée Orientale. La culture thrace témoigne d‘une vision du monde proche de celle des Scythes et des Persans. La religion thrace était dominée par un des plus anciens cultes de l‘humanité œ celui de la Déesse-Mère, appelée par les thraces « Bendida » (qui devint Artemis dans le panthéon grec). La doctrine dominante était l‘Orphisme, professant la résurrection sur la base de l‘héroïsme et de l‘autoperfectionnement. Dans la région de Sredna Gora et de la Thrace de l‘Est, la doctrine du guérisseur gète Zalmoxis, marquant les quatre étapes vers l‘immortalité, était répandue. Le temple de Zalmoxis se trouvait, selon les légendes, près de la ville bulgare actuelle de Shoumen, dans les rochers de Madara. Le culte du Cavalier Thrace (Ares dans le panthéon grec, plus tard Mars pour les Romains) est attesté par plus de 2000 monuments, dans les fouilles de centaines de sanctuaires. Les thraces étaient guerriers et chasseurs, mais aussi bons agriculteurs et vignerons. Le vin avait une place spéciale dans leur vie. Le culte de Dionissos, le dieu thrace du vin, de la gaieté et de l‘enivrement, trouve sa continuation contemporaine dans les fêtes bulgares des vignes et des vignerons. Les rituels du culte thrace de Dionissos sont à l‘origine de la tragédie et de la comédie. C‘est probablement le sanctuaire de Dionissos, célèbre dans l‘antiquité, que les archéologues bulgares ont récemment retrouvé près du village de Starossel (montagne de Sredna Gora). Dix inscriptions ou groupes d‘inscriptions thraces ont été trouvés au cours de fouilles, dont deux inscriptions pictographiques ou idéographiques (à Karanovo et Gradeshnitsa, datant du 4 ème millénaire avant J.-C.) et des inscriptions plus tardives, à partir du 6 ème siècle avant J.-C., avec un alphabet attico-ionien. L‘inscription la plus importante est gravée en 7 lignes sur une bague d‘or, trouvée près du village bulgare d‘Ezérovo et date du début du 5 ème s. avant J.-C. Les inscriptions, ainsi que les données toponymiques et les gloses, indiquent clairement que la langue des thraces était une langue indoeuropéenne. Cette langue était probablement apparentée à la langue des pélasgiens, habitant au sud de la Thrace, et elle était distincte de la langue parlée au nord œ celle des mèses et des daces. Par rapport à l‘indo-européen, le thrace avait subi une mutation consonantique analogue à celle de l‘arménien et du protogermanique, et marquait une transition de *o bref en a et de *s a z en position intervocalique. Dans le domaine phonétique, cette langue se caractérisait aussi par les phénomènes de réduction et de syncope de voyelles non accentuées, d‘assimilation de consonnes, qui sont typiques du bulgare contemporain. Les données de la toponymie indiquent une « frontière » linguistique séparant les dialectes orientaux à E large (JA œ Jatrus) et occidentaux, à E fermé (Etrus). Le thrace était une langue synthétique, avec un vocatif marqué (Rolisten œ Rolistene), possédant un article post-posé, des formes pronominales courtes (t‘), un pronom personnel (1 ère p.sg.) as, un système bien développé de formes diminutives. Dans la phrase nominale, l‘adjectif suivait normalement le substantif. Aujourd‘hui l‘entier territoire bulgare, et surtout la Vallée des Roses, appelée aussi « La Vallée des Rois Thraces » - entre le Balkan et Sredna Gora - , garde encore des milliers de tombeaux, lieux de culte, tumuli. Avec leurs fresques magnifiques, leurs statues et reliefs, leurs trésors d‘or et d‘argent, ces vestiges de l‘antiquité des terres bulgares sont un élément important de l‘héritage bulgare et européen. Les trésors d‘or thraces de Valtchitran, Rogosen, Panagyurichté ont été admirés dans des centaines de musées, sur tous les continents. Les tombeaux de Kazanlak et de Sveshtari font partie du patrimoine mondial, protégé par l‘UNESCO. Les Thraces sont un des trois grands peuples qui ont formé l‘ethnos bulgare.

2 commentaires:

ps a dit…

Bonjour. Existe-t-il des recherches prouvant que les Bulgares descendent en partie des Thraces? Je suppose qu'il n'est pas possible d'imaginer que les populations antiques des Balkans aient été "génocidées" à l'arrivée des slaves, et qu'il est donc probable que partout où les slaves se sont établis, ils se soient mélangés avec les populations antiques en les slavisant. Mais y a-t-il des recherches à ce sujet pour les Bulgares? Que ce soit pour leur mélange avec les Thraces latinisés du nord, pour les Thraces grécisés du sud? Merci

galiamilka a dit…

J'ai trouvé (en partie) une réponse à la question si les Bulgares descendent des Thraces dans l'article "Caracteristiques génétiques des Bulgares contemporains".